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La rivière "l'Ill" à Huttenheim (1) : contamination chimique et toxicité de l'eau (HAP, PCB, pesticides, autres substances de synthèse et métaux)


Résumé : un bilan approfondi de la contamination, de la toxicité chaque fois que c’est possible et de la qualité de la recherche des substances chimiques dans l’eau d’une rivière ordinaire du XXIe siècle.


La rivière l'Ill est un exemple de rivière de taille moyenne soumise à des pressions diversifiées. Eau-Evolution a choisi d'observer la station de mesure de la qualité de Huttenheim qui possède des données sur les micropolluants assez nombreuses en 2007.
Sur cette station apparemment ordinaire, essayons d'analyser, avec tous les points de vue possibles, les données sur la pollution chimique.

Méthode

Après avoir téléchargé le fichier des "données mesurées" de 2000 à 2007 pour tous les paramètres de la station (voir l'article Voir et télécharger les données de qualité de l'eau des rivières), il faut en extraire les dates, supports, limites de quantifications et valeurs des concentrations qui serviront à l'élaboration des différents graphiques. Pour réaliser ces extractions, il est plus pratique d'avoir préalablement fabriqué des listes appropriées de substances avec les codes Sandre, les noms, les familles et les limites de toxicité connues (voir Index des substances). C'est le travail le plus laborieux et le plus long, mais il peut ensuite servir pour réaliser le même type d'analyses sur n'importe quelle autre station de mesure. L'extraction peut se faire facilement avec Excel 2007, grâce aux modules de "consolidation des données". On peut aussi se fabriquer quelques petits programmes très simples en Visual basic, PHP, etc.
Le reste des traitements consiste à calculer des sommes ou des valeurs maximum sur des lignes regroupées comme on le souhaite.
Pour rappel, on ne dispose des valeurs des LQ que pour les analyses non quantifiées.
Tous les traitements ont été effectués avec Excel 2007.

La plupart des substances chimiques sont mesurées dans l'eau brute. Pour les métaux, les données toxicologiques ne concernent que les mesures dans l'eau filtrée.

Eau-Evolution a pris en compte dans la famille "Divers" le Cyanure ainsi que les 3 macropolluants toxiques pourvus d'une NQEp : les nitrites, l’ammonium et le phosphore. Ce ne sont pas des micropolluants, mais leur impact toxique s'y ajoute. Leur présence est montrée à titre indicatif.
En 2006, ces dernières substances n'ont pas été mesurées le même jour que l’ensemble des micropolluants chimiques. Pour présenter les graphiques des évolutions de 2002 à 2007 (nombre de substances recherchées, etc.), Eau-Evolution a donc complété les calculs de 2006 en prenant en compte les valeurs décalées de quelques jours les plus proches de la date de prélèvement des micropolluants.

Il n'y a en général qu'un prélèvement par mois. Dans les rares cas où l'on dispose de deux prélèvements par mois, et pour ne pas compliquer la lecture des graphiques de 2002 à 2007, Eau-Evolution n'en a gardé qu'un, de façon à ce que les cumuls conservent tous leur sens (faire une moyenne ou une valeur maximum sur deux prélèvements ne permet pas d'interpréter convenablement les cumuls). Si on disposait le plus souvent de deux mesures par mois, tous les prélèvements auraient bien entendu été conservés. Par ailleurs, toujours pour faciliter la lecture des graphiques, deux prélèvements qui avaient été effectués en fin de mois ont été reportés au mois suivant qui n'en avait pas.

Les graphiques détaillés, par famille de substances par exemple, ne sont calculés que pour l'année 2007 qui dispose de données récentes mesurées de façon homogène et nombreuses.

Ci-dessous un petit rappel terminologique :


Pour tous les détails nécessaires sur la méthode, les termes utilisés et la signification des calculs effectués concernant la contamination, la toxicité et la qualité de la recherche, voir l'article Comment Eau-Evolution évalue les contaminations chimiques et la toxicité.

Résultats

Attention, comme indiqué dans l'article Comment Eau-Evolution évalue les contaminations chimiques et la toxicité, les constats de Eau-Evolution ne se placent pas d’un point de vue réglementaire et n'ont aucune prétention dans ce domaine !

La contamination

Ci-dessous le nombre de substances chimiques recherchées dans chaque prélèvement d'eau et le nombre de substances qui y ont été quantifiées :


On est passé d'une centaine de substances recherchées par prélèvement en 2002 à environ 450 en 2007 (plus de détail sur cette vraie fausse bonne nouvelle dans § "qualité de la recherche" ci-dessous).
En 2007, de mars à décembre, de 13 à 24 substances toxiques (10 à 22 micropolluants) sont quantifiées ensemble dans chaque prélèvement.

Quelles sortes de substances chimiques recherche t-on en 2007 ?
296 pesticides, 19 HAP, 12 PCB, 113 autres substances chimiques de synthèse et 7 métaux.

Quelles sortes de substances chimiques trouve-t-on précisément ?


Toutes les familles, excepté les PCB, sont représentées. En particulier, les HAP (jusqu'à 10 simultanément), les pesticides (jusqu'à 8 simultanément), et les métaux (jusqu'à 5 simultanément). Ci-dessous le détail des 35 substances différentes quantifiées en 2007, avec leur concentration maximale atteinte :
  • HAP : Benzo(a)anthracène 0,014 µg/L, Benzo(a)pyrène 0,021 µg/L, Benzo(b)fluoranthène 0,02 µg/L, Benzo(g,h,i)pérylène 0,014 µg/L, Benzo(k)fluoranthène 0,013 µg/L, Chrysène 0,016 µg/L, Fluoranthène 0,031 µg/L, Indéno (123cd) pyrène 0,018 µg/L, Méthyl-2-Naphtalène 0,011 µg/L, Phénanthrène 0,01 µg/L, Pyrène 0,029 µg/L
  • Pesticides : Chlorure de choline 1,7 µg/L, Métaldéhyde 1,2 µg/L, Carbendazime 0,045 µg/L, 2,4-D 0,014 µg/L, AMPA 0,48 µg/L, Dichlorprop 0,09 µg/L, Diuron 0,18 µg/L, Glyphosate 0,46 µg/L, Isoproturon 0,25 µg/L, Butyl benzyl phtalate 0,09 µg/L, Naphtalène 0,029 µg/L, n-Butyl Phtalate 0,12 µg/L, Parathion éthyl 0,0002 µg/L, Phoxime 0,0008 µg/L
  • Métaux : Aluminium 320 µg(Al)/L, Fer 400 µg(Fe)/L, Manganèse 75 µg(Mn)/L, Nickel 2 µg(Ni)/L, Plomb 1 µg(Pb)/L (l'Aluminium, le Fer et le Manganése ont été quantifiés dans l'eau brute, et figurent ici faute de recherche dans l'eau filtrée)
  • Autres substances synthétiques : Ethyl hexyl phtalate (DEHP) 2,64 µg/L, Nonylphenols 0,41 µg/L
  • PCB : aucun n'est quantifié (ce qui n'est pas le cas dans les sédiments)
  • Divers : Ammonium 0,15 mg(NH4)/L, Nitrites 0,18 mg(NO2)/L, Orthophosphates 0,28 mg(PO4)/L
On quantifie presque tous les métaux recherchés, il est donc dommage que l'on en recherche pas plus, surtout dans l'eau filtrée. Le constat est identique pour les sédiments (voir l'article La rivière l'Ill à Huttenheim (3) : contamination chimique et toxicité des sédiments).

Pour conclure sur la contamination : suite à un effort de recherche plus conséquent, la quantification est plus importante en 2007 que pour les années précédentes, mais cela ne signifie pas pour autant que l'on a une évaluation exhaustive de l'ensemble des substances présentes dans l'eau. En effet, certaines substances comme les micropolluants émergents ne sont pas recherchées, mais surtout, le nombre de substances quantifiées dépend directement des valeurs des LQ : plus les LQ sont élevées, moins on quantifiera de substances. Il est donc essentiel, pour estimer si le nombre de substances quantifiées est ou non sous-évalué, d'observer si les valeurs des LQ sont suffisamment basses dans l'absolu. Ce n'est pas le cas pour une grande partie des substances recherchées (voir § "La qualité de la recherche"). Cependant, même sous-évalué, le nombre de substances quantifiées en même temps dans l'eau est déjà bien trop élevé pour ne pas avoir d'impact sur la vie aquatique.

La toxicité

la toxicité chronique

Parmi les substances qui ont été quantifiées, certaines sont des substances LTC. L'évaluation de la toxicité ne peut se faire qu'à partir de ces substances. La contribution à la toxicité des métaux LTC quantifiés en eau brute est cependant considérée comme nulle puisque leur LTC ne concerne que le support eau filtrée.
Pour les substances qui n'ont pas été quantifiées, Eau-Evolution a choisi de considérer que leurs concentrations, et donc leur contribution à la toxicité, sont nulles. En réalité, parmi les substances LTC non quantifiée, certaines ont des LQ supérieures à leur LTC (voir § "La qualité de la recherche") et certaines ont des concentrations peut être très proches de leur LQ.
La toxicité est donc a priori sous-évaluée. Et ce d'autant plus que l'on ne recherche pas l'ensemble des substances susceptibles d'être toxiques, et que la toxicité d’une substance isolée peut être accrue en raison de sa présence dans un cocktail.

Ci-dessous, les résultats obtenus :


La toxicité évolue peu au cours des années. Elle est cependant un peu plus marquée en 2007, d'environ 1,5 doses en hivers et de 4 doses en mai-juin-juillet, avec des pointes à 25 doses. On est donc, au niveau de la moyenne des toxicités cumulées par prélèvement, largement au-dessus de la valeur 1, et particulièrement en périodes sensibles pour les espèces vivantes. Selon les critères de Eau-Evolution, on n'est donc pas du tout en "bon état toxique"!

De façon surprenante, alors que beaucoup plus de substances sont quantifiées en 2007, cela ne change pas grand chose au niveau de la toxicité cumulée par prélèvement. Observons donc le graphique suivant qui reprend les nombres de substances quantifiées par prélèvement, mais en précisant à chaque fois combien d'entre elles contribuent à l'évaluation de la toxicité :


En 2007, les efforts de recherche ont permis de quantifier 2 fois plus de substances, mais, sur chacun des prélèvements de 2007, environ 40% des substances quantifiées n'ont aucune donnée de toxicité, si bien que la toxicité en 2007 est très sous-évaluée (voir aussi l'article La rivière l'Ill à huttenheim (2) : contamination chimique et toxicité (les pesticides)). Ce graphique montre ainsi le manque de pertinence des mesures récentes de la qualité chimique de l'eau pour l'évaluation de la toxicité. Par ailleurs, seulement le tiers des substances quantifiées (celles pour lesquelles la LTC est une NQE) compteront, substance par substance, dans l'évaluation du "bon état chimique".

Quelles sont les substances chimiques qui contribuent à la toxicité en 2007 ?


Ci-dessous un zoom sur les valeurs basses :


La toxicité provient surtout des HAP et des autres substances synthétiques, avec une participation relativement faible des pesticides :
Pour les HAP, l'Indéno (123cd) pyrène et le Benzo(g,h,i)pérylène atteignent 13 ou 16 fois leur LTC (ici NQE de 0,002 µg/l relative à leur concentration sommée). Le Benzo(a)anthracène et le Chrysène atteignent des valeurs de presque 3 fois leur LTC (ici aussi NQE).
Pour les autres contributions, ce sont essentiellement : Phoxime, Ethyl hexyl phtalate et Nonylphenols. Les seuls métaux qui contribuent à la toxicité sont le nickel et le plomb. La toxicité des macropolluants n'est pas négligeable.

La toxicité aigüe

La plupart des substances qui contribuent à la toxicité dans le graphe ci-dessus n'ont pas de LTA. Cependant, l'Indéno (123cd) pyrène et le Benzo(g,h,i)pérylène pris ensemble (la norme s'applique à la somme de leurs concentrations) et l'Ethyl hexyl phtalate posent problème. Pour ces substances, comme l'explique la Directive 2008/105/CE, "les valeurs retenues pour les NQE-MA font office de protection contre les pics de pollution à court terme". Or, comme le montre le graphique ci-dessous, ces LTA (assimilées aux LTC) sont dépassées par l'une ou l'autre de ces substances dans la moitié des prélèvements en 2007, avec pour conséquence que toute la période estivale 2007 serait en toxicité aigüe ! En tout état de cause, on constate, en mars et en juin, des doses plus de 10 fois supérieures aux LTC, ce qui laisse à penser qu'il y a toxicité aigüe (voir l'article Comment Eau-Evolution évalue les contaminations chimiques et la toxicité).



En conclusion pour la toxicité : même sous-évalués à cause des LQ trop élevées ou de l'absence de données de toxicité et de l'absence de recherche de certaines substances, les niveaux des toxicités cumulées chroniques, en particulier pendant les périodes sensibles, montrent qu'il y a déjà forcément un impact sur la vie aquatique. Le constat est le même pour les toxicités aigües.

Pourtant, si on se contentait d'analyses sur un nombre limité de substances, d'analyses substance par substance, avec une fréquence de mesure faible ou inadaptée, avec des filtres statistiques pour les valeurs élevées, avec des moyennes annuelles qui attribuent la valeur zéro aux prélèvements dans lesquelles elles ne sont pas quantifiées, sans moyennes effectuées pendant les périodes sensibles ou les périodes des pics, etc., on pourrait dire que tout va bien.

L’aspect réglementaire n’est pas l’objet de cette vitrine, mais si on regarde de prés les données de 2007, sur l’exemple des deux HAP Indéno(123cd)pyrène et Benzo(g,h,i)pérylène, on se demande comment sont appliquées réellement les règles de respect du "bon état chimique" :
D’abord, chacune de ces substances étant mesurée à part avec une LQ de 0,01 µg/L, on peut avoir une concentration dans l’eau de la somme "Indéno (123cd) pyrène + Benzo(g,h,i)pérylène" jusqu’à 0,02 µg/L, soit 10 fois la NQE, sans rien quantifier pour autant ! Est-ce bien sérieux de mesurer des concentrations avec des LQ 10 fois plus élevées que les seuils à respecter ? Sur cet exemple, on croit que ces deux HAP ne sont présents que 2 mois sur l’année alors que ce ne serait certainement pas le cas si les LQ étaient moins élevées.
Ensuite, la moyenne annuelle de la somme des concentrations "Indéno (123cd) pyrène + Benzo(g,h,i)pérylène" est de 0,005 µg/L, soit 2,4 fois la NQE, si on remplace les mesures non quantifiées par zéro. Cette moyenne passe à 0,022 µg/L, soit 10,7 fois la NQE, si on remplace les valeurs non quantifiées par les limites de quantification. L'état chimique réglementaire est cependant de nature dichotomique (bon ou mauvais) et ne prévoit aucune gradation dans les dépassements. Et comment prend-t-on en compte la variabilité analytique des mesures ?
Quoi qu’il en soit, la qualité et la pertinence des mesures laissent à désirer et la méthode de calcul paraît par trop simpliste par rapport aux enjeux de surveillance et d’évaluation.
Eau-Evolution suggère aux lecteurs intéressés par l’état chimique réglementaire de la rivière qui coule à côté de chez eux de télécharger les données sur les substances prioritaires pour s’amuser à calculer par eux-mêmes l’état chimique réglementaire correspondant (il suffit, pour chaque substance, de calculer une moyenne arithmétique et de la comparer à la NQE de cette substance, voir Comment Eau-Evolution évalue les contaminations chimiques et la toxicité).

On entrevoit sur l’exemple de cette portion de rivière un des gros travers de la méthode d’évaluation du "bon état chimique" : alors que les substances toxiques se relaient dans l’eau tout au long de l’année, sans que l’une d’elles ou du moins peu d'entre elles ne soit suffisamment présente tout le temps à un niveau élevé pour passer le seuil du "bon état chimique", la toxicité toutes substances confondues dépasse ce seuil en permanence. Une fois, ce seront en majorité les HAP, une autre fois, les Pesticides, une autre fois encore, les Phtalates, ou les Métaux, etc. Les organismes aquatiques sont ainsi en permanence soumis à des pressions toxiques, et aucun scientifique n’est actuellement en mesure d’évaluer l’impact de ces pressions multi-substances in situ sur les organismes vivants.
D'où le nécessité d'un point de vue cumulatif, pour les contaminations comme pour la toxicité. D'autres points de vue intéressants sont surement possibles.

Et que dire si l’on se contente de 4 prélèvements par an…

La qualité de la recherche

Le brusque saut du nombre de substances recherchées en 2007 serait plutôt une bonne nouvelle, mais... on peut lire, dans la circulaire DCE 2006/16 du 13 juillet 2006 relative à la mise en œuvre du programme de surveillance pour les eaux douces de surface, que l'année "2007 (ou 2008 pour les pesticides) " est la "première année d'analyse" au cours de laquelle toutes les molécules d'une "liste nationale tronc commun", plus celles "spécifiques utilisées sur certains bassins versants", doivent être recherchées. Ensuite, seules les molécules qui "posent problème" seront recherchées en "2009, 2012 et 2015" ("pour les pesticides 2011, 2014"). Les molécules sont éliminées de la recherche "lorsqu'elles sont en-dessous des normes de qualité environnementale" la première année d'analyse. Ce texte précise aussi : "puis 2018, idem 1ère année".
Sauf erreur d'interprétation, cela signifie donc que :
  • Il n'y devrait plus n'y avoir de mesures que tous les 3 ans et seulement pour un nombre très restreint de substances chimiques
  • Les pesticides ne devraient pas être mesurés en même temps que les autres substances chimiques
  • Il faudra attendre 2018 pour avoir une campagne de recherche exhaustive équivalente à celle de 2007
Par ailleurs, pour les années où elles seront mesurées, la fréquence des mesures est de "12/an" pour les substances prioritaires, mais n'est plus que de "4/an" pour les autres substances. Adieu donc les possibilités de cumuls et les espoirs d'amélioration de la recherche des substances chimiques. C'est pire qu'avant, puisqu'on asservit la surveillance chimique à des normes de toxicité relativement empiriques ou à des "qui posent problème" encore plus empiriques, et qui concernent de toutes façons très peu de substances. L'espace entre deux campagnes de mesures complètes est de 10 ans, et il faudra donc espérer que l'année prévue pour la campagne décennale ne soit pas ni trop sèche ni trop pluvieuse ! Eau-Evolution espère que ces recommandations ne resteront qu'un cadrage minimum pour les protocoles de mesures.

Mais, au moins pour toutes ces substances recherchées en 2007, est-ce que l'effort de recherche s'accompagne bien de LQ suffisamment basses par rapport aux possibilités analytiques pour que l'on puisse les quantifier ?

Pour évaluer si les LQ sont suffisamment basses dans l'absolu, Eau-Evolution a testé une famille de substances synthétiques à peu prés homogène, les pesticides. Ils représentent quand même les 2/3 des substances recherchées.
Les résultats, présentés dans l'article La rivière l'Ill à huttenheim (2) : contamination chimique et toxicité (les pesticides), montrent qu'en 2007, la majorité des pesticides sont recherchés avec des LQ qui dépassent 0,01 µg/L. Plus précisément, la proportion des substances recherchées avec des LQ trop élevées (> 0,01 µg/L) est passée de 61% en 2002 à 84% en 2007. Cela donne l'impression d'une régression sur le plan des performances analytiques.

Si ce n'est pas facile de juger d'une valeur de LQ dans l'absolu pour l'ensemble des substances, on peut tout de même s'intéresser à leur évolution récente, substance par substance.
Eau-Evolution a comparé les LQ disponibles des mêmes substances recherchées en 2002 et 2007 : sur les 85 substances pour lesquelles on a les LQ à la fois en 2002 et en 2007, 17 LQ seulement, soit 20%, sont moins élevées en 2007 et 45 LQ, soit 53%, sont plus élevées en 2007 et jusqu'à 50 fois! Exemples :
  • Pentachlorophénol : sa LQ est passée de 0,01 µg/L en 2002 à 0,5 µg/L en 2007, soit 50 fois plus, dépassant même sa LTC (ici NQE) de 0,4 µg/L
  • Hexachlorobutadiène : sa LQ est passée de 0,005 µg/L en 2002 à 0,1 µg/L en 2007, soit 20 fois plus, alors même que sa LTC (ici NQE) est de 0,1 µg/L
  • Lambda-cyhalothrine : sa LQ est passée de 0,01 µg/L en 2002 à 0,05 µg/L en 2007, soit 5 fois plus, dépassant encore plus sa LTC (ici PNEC) de 0,00016 µg/L
  • Fenpropimorphe : sa LQ est passée de 0,01 µg/L en 2002 à 0,05 µg/L en 2007, soit 5 fois plus, dépassant même sa LTC (ici PNEC) de 0,016 µg/L
Difficile de comprendre pourquoi les LQ ne sont pas systématiquement toujours plus basses avec les progrès des mesures analytiques, allant parfois jusqu'à dépasser leur LTC alors que ce n'était pas le cas avant.

Les 3 graphiques suivants permettent d'évaluer la pertinence de la recherche pour permettre l'évaluation de la toxicité. On commentera surtout les résultats de l'année 2007 qui sont sensés être les meilleurs au niveau de la qualité de la recherche. Tout d'abord, est-ce que toutes les substances que l'on recherche, donc qui sont susceptibles de se trouver dans l'eau, ont des données de toxicité, afin que l'on puisse au moins abaisser leur LQ en-dessous de leur LTC ?


Pour presque la moitié des substances recherchées en 2007, il n'y a pas de LTC, donc ni NQE, ni NQEp, ni PNEC. Il faut espérer que leur LQ soit par précaution suffisamment basse. L'exemple des pesticides montre que ce n'est pas le cas.

Est-ce que ces 260 substances environ dont on connait la LTC ont bien toutes une LQ inférieure à cette LTC ?


Non, 25 d'entre elles sont recherchées avec des LQ qui dépassent, jusqu'à 4000 fois, leur limite de toxicité LTC : Décabromodiphényl oxyde/éther 4000 fois, Lambda-cyhalothrine 312,5 fois, Dibenzo(a,h)anthracène 166,7 fois, Tefluthrine 125 fois, Pentabromodiphényl oxyde/éther 100 fois, Tributylétain 100 fois, Betacyfluthrine 73,5 fois, Cyperméthrine 50 fois, Bifenthrine 41,7 fois, Cadmium 12,5 fois, Cyfluthrine 7,3 fois, Benzo(g,h,i)pérylène 5 fois et Indéno (123cd) pyrène 5 fois (10 fois pour la somme), Lufénuron 3,8 fois, Fenpropimorphe 3,1 fois, Mercure 2 fois, Diflufenicanil 2 fois, Benzo(a)anthracène 2 fois, Chrysène 1,7 fois, Oxyfluorfene 1,5 fois, Foramsulfuron 1,5 fois, Metsulfuron méthyle 1,4 fois, Pentachlorophénol 1,2 fois, fénoxycarbe 1,2 fois, Sulfosufuron 1,04 fois.

En toute logique, de façon à pouvoir cumuler les doses toxiques car la toxicité est forcément progressive, à pouvoir donner l'alerte si les concentrations de ces substances augmentent et se rapprochent de leur LTC (l'eau est une ressource patrimoniale), et ne serait-ce que par précaution puisque toutes ces normes de toxicité ne sont que provisoires et peuvent diminuer dans l'avenir, le gros bon sens voudrait que les LQ soient les plus basses possibles par rapport aux possibilités analytiques, et qu'elles ne dépassent en tous cas pas 1/10 de la LTC quand on la connait :


Le graphe ci-dessus montre que, pour prés de la moitié des substances LTC, leur LQ sont supérieures au 1/10 de leur LTC !

Pour conclure sur la qualité de la recherche, elle n'est pas assez bonne pour permettre d'évaluer correctement ni la contamination, ni la toxicité, ni les cumuls de substances : trop de substances sans normes de toxicité, en particulier pour les substances quantifiées récemment ; trop de substances recherchées avec des LQ trop élevées dans l'absolu et trop élevées par rapport à leur LTC quand elles en ont ; pas assez de substances recherchées, en particulier pour les micropolluants émergents (substances pharmaceutiques, nanoparticules, etc.) ; etc.
Cette petite exploration dans les données brutes de qualité chimique de l'eau laisse l'impression d'un certain obscurantisme par rapport aux autres sciences : la stratégie de la recherche, si stratégie il y a, parait pour le moins décalée, dépourvue de bon sens et de modernité, et assez irresponsable puisque l'on ne se donne pas les moyens de voir les dangers à la fois pour les milieux aquatiques et pour la santé humaine.
Cette surveillance chimique regarde la montagne par le petit bout de la lorgnette et ne parait pas à la hauteur pour une ressource déclarée patrimoniale. Et le constat est le même pour les données brutes de qualité des sédiments (voir l'article La rivière l'Ill à Huttenheim (3) : contamination chimique et toxicité des sédiments).

Et quelques questions de gros bon sens :
  • Beaucoup de bruit médiatique autour des pesticides et à présent des PCB, mais pourquoi ne parle-t-on pas au moins autant des HAP tout aussi dangereux qui sont présents, vu leur origine, dans toutes les rivières ?
  • Pourquoi tant de substances chimiques arrivent-elles, encore en 2007, dans les rivières ?
  • Pourquoi toutes les substances chimiques qui risquent de se retrouver dans l'eau sont-elles mises sur le marché sans que l'on puisse disposer de leur norme de qualité environnementale ?
  • A quoi cela sert-il de remplacer des substances toxiques par d'autres que l'on utilise avec des dosages inférieurs parce qu'elles sont encore plus toxiques, si on n'est même pas capable de les chercher dans l'eau avec des limites analytiques adaptées ?
  • Pourquoi, alors que l'on marche sur la lune depuis 1969, attend-t-on 2007 pour faire un effort (limité de surcroit) pour mesurer la pollution chimique de l'eau ?
  • Si ce n'est qu'une question de cout des analyses : étant donné que la France consomme, rien que pour les pesticides, environ 80000 t/an de substances actives, pourquoi n'en augmente-t-on pas le prix actuel, ne serait-ce que de 1 €/kg, cela ferait au moins 80 millions d'euros de plus qui irait aux analyses d'eau ?
  • Et finalement, "le bon état chimique" paraît extrêmement simpliste et réducteur par rapport à la réalité de la contamination chimique. N’est-ce pas quelque part criminel pour la biodiversité aquatique et les générations futures que de placer le curseur de l’exigence aussi bas ?


Note :
Pour Eau-Evolution, la catégorie des pesticides regroupe toutes les substances utilisées, ou ayant été utilisées autrefois, pour leur pouvoir biocide par les secteurs agricole mais aussi industriel et domestique. Le classement de certaines substances est difficile et souvent délicat. Une quinzaine de substances sur les 972 recensées ont d’ailleurs changé de catégorie avec mise à jour de l’index des substances depuis la rédaction de cet article (n-Butyl Phtalate, Butyl benzyl phtalate, Formaldehyde, etc.). Cela ne change en rien les résultats concernant les quantifications. Le lecteur est tout à fait libre de classer les substances dans la catégorie qui répond au mieux à ses interrogations. L’auteur rappelle que l’objectif premier de cette vitrine est de proposer des méthodes pour appréhender au mieux la réalité de la contamination chimique des milieux aquatiques. Les experts chimistes et toxicologues sont fortement invités à participer à l’amélioration de la pertinence de l’index des substances chimiques.


Création : 21 janvier 2009
Dernière actualisation :

Commentaires (fermés depuis mars 2014)

ekma, le 2011-11-08 22:49:08

Merci pour ces infos, enfin précises et claires.


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